Charlie: scènes de vie

Quelques scènes de vie vécues juste après l’attentat contre Charlie Hebdo.

Vous pouvez ajouter vos propres scènes vécues à la suite de ces articles, ….

Vendredi 9 janvier 2015 :

Stethoscope on laptop keyboardCe matin, le réparateur d’ordinateurs est venu à la maison, changer le ventilateur de l’Asus portable de mon épouse; il s’appelle Mr Arab Said – ça ne s’invente pas ; à le voir tripoter l’ordi, c’était sans doute, un surdoué du bricolage informatique ; comment le décrire ? Un air un peu bizarre, un visage de style « cubiste » comme taillé au couteau ; sympathique et chaleureux au demeurant, mais quand même bizarre, ce gars là (comme chantait Pierre Vassiliu). La veille au soir, tous les gars bizarres étaient devenus d’un seul coup, encore plus bizarres …

Après les salutations habituelles, il enchaîna brutalement, sans prévenir : « Mais Monsieur, vous y croyez à tout ça ? Charlie Hebdo, ce n’est qu’un montage fait par les politiques et puis, si ces types sont morts, c’est parce qu’ils allaient trop loin…». Il ajouta comme pour se justifier : « C’est triste mais faut pas toucher à tout, de n’importe quelle façon et faire n’importe quoi, sinon ça se termine mal pour tout le monde ».

Ne voulant pas entamer une discussion qui pouvait déraper (j’étais encore en pleine stupeur de la veille), je le regardais sans rien dire, fixement, droit dans les yeux.

Soudain, il comprit… Oui, il comprit pourquoi la petite vis qu’il essayait désespérément de fixer sur le SSD de l’ordi lui posait un vrai problème; elle était trop petite pour son tournevis. Alors, il ajouta gentiment avec une sorte de gros soupir et une bonne dose de conscience professionnelle : « Y’a trop de vis dans un ordinateur ; alors, je ne les remonte jamais toutes ».

Sans doute, faisait-il allusion aux valeurs que nous étions censé partager dans le fameux «vivre ensemble» des bobos-prêcheurs de la veille et je me disais, à l’instar du bricoleur informatique, pourrons-nous toutes les remonter un jour, ces valeurs ?

YPG95660


Lundi 12 janvier 2015 :

tondeuse-charlie-blogme75Vers 16:30, un bruit de tondeuse dans le voisinage me surprit; vous savez l’une de ces tondeuses dotées d’un gros moteur et sur laquelle on peut s’asseoir, un coca à portée de main. A cet instant précis, j’étais dans le jardin et j’humais ce sacré vent du sud qui soufflait assez fort ce jour-là; une vraie saleté qui un jour, c’est sûr, arracherait les 6 pins majestueux bordant mon espace vital.

En fait, pour tout vous dire dans le détail, j’avais ma cigarette allumée aux doigts et j’étudiais stupidement les mouvements saccadés de la girouette que l’entrepreneur avait posée sur le toit quelques semaines auparavant. Je vous en parlerai un jour de celui-là : un turc de 40 ans, d’origine Kurde, émigré de la seconde génération, avocat de formation et philosophe à ses heures. Il parle couramment l’araméen, vous savez la langue de Jésus, et cela lui donne un avantage certain lorsqu’il se met en colère: on ne comprend rien et on a l’étrange impression d’avoir à faire à quelqu’un sorti soudainement de la bible ! Véridique.

Alors donc, comme dirait Mr Pléonasme, et pour revenir à notre petite scène de vie, je me suis dit « Tiens, François (c’est mon voisin) passe ses nerfs sur la tondeuse ». En effet, pendant cette saison (on est en janvier) tout un chacun sait bien que l’herbe ne pousse plus et que la végétation attend de meilleurs jours pour s’exciter un peu. Seuls les vers de terres remuent la terre !

La veille au matin, je lui avait demandé s’il allait à la manif de Charlie Hebdo de l’après midi ; il m’avait regardé d’un drôle d’air, avait tout de suite changé de sujet de conversation, comme pétrifié par la profondeur de ma question; faut dire qu’il n’est pas vraiment sur la ligne éditoriale de Charlie Hebdo : en fait, il doit plutôt voter FN. Thérèse, son épouse, toute guillerette quelques instant auparavant, avait alors baissé les yeux, sans rien dire.

Un peu gênés par l’énormité de mon propos, et l’incongruité qui ne découlait, on avait fini par parler des enfants, des prochaines vacances, l’air faussement dégagé.

C’était un vrai lundi de reprise, comme dégrisés après la belle fête du dimanche précédent, conscients que celle-ci n’avait rien changé ni pour les gens qui ont eu peur, ni pour ceux qui demain, auront encore plus peur ; tellement, la manipulation de la grande manif de la veille nous avait semblé évidente.

YPG95660


Mardi 13 Janvier :

femme de ménage-blogme75Ce jour-là, notre femme de ménage, Mado, une femme du Nord qui a le bon sens prés du chapeau, me disait : « bon sang, toute cette racaille… c’est pas des vrais musulmans ; qu’ils nous laissent notre liberté d’expression quand même ».

Mado philosophait et laissait son tempérament s’exprimer, tout en sirotant son café. Faut dire que nous partageons une pause café chaque mardi vers 15 heures : oui, oui, je sais ça fait un peu « Giscard et les éboueurs », mais c’est aussi comme cela qu’on arrive à se comprendre entre Français.

Elle poursuivit : « que chacun prie comme il le veut, sans emmerder les autres ; qu’ils respectent les lois de la République, sinon, faudra bien qu’ils repartent dans leurs pays ! Moi, je lis jamais Charlie Hebdo: ils vont trop loin ; et puis, c’est plutôt très con, non ? ».

Après ces quelques minutes de pause, elle reprit son travail, l’air rêveur; je n’ai pas osé lui demander à quoi elle pensait mais c’est sûr, il y avait de la profondeur dans son regard bleu du nord et de la France profonde.

Plus tard, un petit détail m‘interpella: elle passait pour la dixième fois le balais au même endroit ; elle marmonnait un « je ne sais quoi » qui semblait la perturber… Sans doute, un détail ménager me direz-vous ? Ou n’étais-ce pas plutôt, la colère rentrée d’un sentiment d’incompréhension que nous partagions tous ce jour-là ?

YPG95660


Mercredi 14 Janvier :

charmilles-blogme75Nous avons aussi un jardinier qui vient de temps à autre à la maison pour entretenir les haies; c’est un ancien ingénieur en informatique ; de belle allure, à la barbe fleurie, la trentaine. Pour la petite histoire, les mégabytes, le HTML et le SEO l’avaient fait craquer : d’un coup, comme ça; la vraie vie avait repris le dessus. Son truc, ce n’était pas de jouer du clavier, mais de travailler la nature.

Dés son arrivée, je lui posait la fameuse question avec un air un peu balourd : « Alors, l’attentat de Charlie, vous en pensez quoi ? ».

Le beau jardinier me regarda du coin de l’oeil mais ne répondit qu’au bout de quelques secondes, avec un froncement de sourcils, l’air un peu surpris, comme s’il cherchait dans sa mémoire ce à quoi je pouvais bien faire référence. Finalement quelques sons sortirent des poils qui dissimulaient partiellement sa bouche : « ah oui … les pauv’es gars » ; et puis, d’un pas tranquille, il partit tailler une haie un peu trop envahissante.

Interloqué par si peu de commisération à l’égard de ces journalistes assassinés, je l’observait : au bruit du sécateur un peu trop sec et mal rythmé, à la taille un peu trop courte des malheureuses charmilles, à son visage un peu trop concentré sur son travail de coupe, je sentis qu’il n’avait pas tout dit.

Je décidais alors de rentrer dans mon petit bureau d’où j’écris ces lignes, afin de regarder l’info sur BFM business : boucles et re-boucles des mêmes News pendant 3 heures…

Son travail terminé, il partit ; au moment de lui serrer la main, j’ai vu ses yeux, légèrement humides; le froid sûrement… Tout était dit.

YPG95660


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