Blitzkrieg Zemmour : et après ?

Après une percée éclair dans les sondages et dans le paysage politique, l’ascension d’Éric Zemmour semble stagner. S’il veut espérer échapper au piège macronien, le polémiste devra faire preuve d’ingéniosité tactique.

Le président Macron n’avait pas vu venir le blitzkrieg Zemmour : une tactique militaire, ciblée et limitée dans le temps, en vue d’une percée rapide et décisive sur le Rassemblement National. En attendant la victoire par un contournement tactique de la droite dite républicaine ? Les prochains mois nous le diront.
Et pourtant, Emmanuel Macron avait déjà subodoré l’affaire qui, selon ses soutiens, commencerait à prendre (mauvaise) tournure. Mars 2017. Interview sur France Culture. Extraits de passages savoureux de contorsion quant au zemmourisme dont Emmanuel Macron va nous parler : « J’ai envie d’embrasser le passé de mon pays dans ce qu’il a de plus exaltant, sensuel et qui fait ma fierté et, en même temps, de regarder chaque part d’ombre de ce passé. » Jusque-là tout le monde applaudit : Emmanuel Macron est toujours à cette époque un patriote convaincu, fier de la France et de son histoire qu’il regarde bien en face. En pointant du doigt ceux qui n’iraient pas dans ce sens, d’aimer la France et son passé, il va même plus loin encore : « Celui qui perd ce rapport à l’identité et à un passé qui a été, cet attachement à un récit national, je pense, se dissout. » Et puis, bing ! Ça se gâte très vite, car il ajoute : « Mais celui qui veut le défendre pieds et poings — on le voit dans les débats contemporains, parfaitement, le zemmourisme, toutes ces choses-là —, celui qui refuse tout discours critique sur cet aspect se trompe parce qu’il enferme l’identité française dans ce qu’elle n’a jamais été ! Elle [l’identité française] a toujours été l’appartenance à quelque chose qui nous dépasse. » La pensée du candidat Macron vient d’enchaîner sur une idée moins reluisante : son prisme idéologique sur l’identité française n’est pas celui que l’on croyait.
Retombé très vite dans son travers — les petites phrases assassines (#macronitudes)— Emmanuel Macron n’aura de cesse par la suite de donner ces fameux coups de pied de l’âne politicien. Cette fois-là, c’était — quelle prémonition ! — contre Eric Zemmour. Et voilà, par ricoché, comment, le masque du Zorro vengeur a jailli : défendre l’identité française devenue mission impossible en raison « d’une aspiration constante [des Français] à l’universel, c’est-à-dire cette tension entre ce qui a été et la part d’identité, qui est cette ipséité stricte, et l’aspiration à un universel, c’est-à-dire à ce qui nous échappe. »C’est beau comme du Michel Audiard de la belle époque, devenu par un coup de baguette magique, major d’une Normale Sup’ déconstruite.
Emmanuel Macron poursuit : « Les circonstances varient, les hommes et les hérauts varient, mais il y a un esprit français, il y a une continuité. Il y a cette relation à la fois à la construction d’un roman national, cette aspiration à l’universel et cette capacité à critiquer ce que nous sommes. » Savoir se « critiquer », quelle belle preuve d’amour envers son pays et l’esprit français qui l’anime… Nous avons parfois l’impression qu’entre le roman national, l’universalisme de la culture française, et notre capacité à l’autocritique, Emmanuel Macron n’a retenu que le dernier trait de l’art d’être français : la critique permanente de la France (cf. « la colonisation est un crime contre l’humanité », « il n’y a pas de culture française », les « gens qui ne sont rien », les « violences policières », les « délits de faciès », « la déconstruction française », etc.).
Pour comprendre et considérer la France et les Français, tout n’est pas question de mémoire, d’intelligence, et de lyrisme
Au fond, dans l’esprit d’Emmanuel Macron, Éric Zemmour correspondait, déjà à l’époque, aux beaufs des classes moyennes qui ne comprennent décidément rien à l’aspiration d’universalisme de « l’esprit français » et à l’évolution du grand melting pot qui s’annonce. Depuis lors, Éric Zemmour est devenu le poil à gratter de la pensée progressiste incarnée par Emmanuel Macron. Et cela l’ennuie terriblement, lui qui se pique d’être le meilleur en tout. Hélas, la puissance de réflexion du premier — alliée à une « supermémoire » sur l’histoire de France — est sans commune mesure avec la faiblesse de vision du deuxième — et sa non moins prodigieuse mémoire sur tous les sujets.
Mais Emmanuel Macron a deux avantages : sa capacité à raisonner par les chiffres et l’abstraction qui font la marque de fabrique des énarques. Éric Zemmour a deux inconvénients : son manque d’expérience politique politicienne et la sincérité de son engagement sans la faconde bien connue des tribuns de théâtre. Comme quoi, pour comprendre et considérer la France et les Français, tout n’est pas question de mémoire, d’intelligence, et de lyrisme, mais surtout une affaire de vision nationale honnêtement réfléchie, franchement révélée et politiquement exprimée. À ce jeu, avantage Zemmour.
D’ailleurs, dès septembre 2021, l’État profond progressiste pressentait le danger : le CSA est subitement intervenu pour décréter arbitrairement le décomptage du temps de parole d’Éric Zemmour à la télévision. Ce fut ensuite, la photo volée de Paris Match, avec la nauséabonde attaque placée en dessous de la ceinture. Puis, la dénonciation de ces mauvais journalistes de CNews qui ne cessaient de faire la promotion du nouveau livre de Zemmour. Ensuite, il y eut — un truisme — l’interdiction du présumé candidat sur les chaînes du service public réservées aux voix de gauche, mais financées par les impôts de la droite muette par principe. Et maintenant, nous entendons le questionnement étrange de certains journaux sur l’utilité des sondages : la température zemmourienne serait trop élevée ? Alors, cassons le thermomètre sondagier. Et encore cette tribune de 160 « Journalistes pas complices » publiée sur Mediapart affirmant vouloir « invisibiliser » ces cas de zemmourisme patent chez leurs confrères mal pensants. Et pour finir les manifestations qui — comme au vilain temps des antidreyfusards et dans une sorte de monde nouveau aux valeurs renversées — vont dorénavant ponctuer bruyamment chaque meeting du probable candidat.
Diviser pour mieux récupérer
Si Eric Zemmour divise les droites, c’est pour mieux conquérir leurs électeurs. Tout comme le président Macron, la classe politique n’avait pas vu venir le blitzkrieg Zemmour : une tactique militaire, ciblée et limitée dans le temps, en vue d’une déchirure rapide et décisive du Rassemblement National. Dès fin septembre, la percée du RN est faite. Maintenant, les cadres des LR — enterrés jusqu’au cou derrière leur ligne Maginot anti-RN — résistent pathétiquement depuis 10 ans dans l’immobilisme politique le plus total. Mitterrand doit encore en rire, lui qui avait pactisé avec les communistes pour mieux se faire élire, puis les circonscrire, avant de les abattre. À l’abri trompeur de leur forteresse de la bien-pensance, ces apparatchiks de la droite et du centre ne verront pas venir le contournement tactique de l’offensive Zemmour : il n’affrontera pas frontalement les LR, mais les fera exploser de l’intérieur par ses mots, rien que ses mots, mais tous ses mots ; ce ne sont que ses seules armes.
Et puis, tout comme le firent d’autres fameux stratèges en mai 1940, les généraux chagrins – Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, Michel Barnier et Christian Jacob – battront en retraite, sans vraiment combattre, vers les lignes de repli de LREM déjà toutes prêtes à les accueillir, tandis que leurs troupes – les plus ardentes au combat, les plus populaires aussi – fraterniseront avec le vainqueur du RN. Ceux qui disent qu’Eric Zemmour divise les droites n’ont pas compris que c’était pour mieux conquérir leurs électeurs. Le candidat putatif n’aspire pour le moment aucunement à l’union des droites : bien au contraire. Il applique à la lettre un vieux principe de croissance externe d’entreprise dynamique selon lequel tout entrepreneur sait qu’au terme d’une fusion-acquisition entre deux entreprises concurrentes, il y aura toujours une forte déperdition dans le cumul des parts de marchés respectives : 1 + 1 n’égale jamais 2. Un principe particulièrement vrai en politique comme on l’a vu avec l’UMP après la fusion du RPR et de l’UDF. C’est la raison pour laquelle, la fusion des droites ne se fera pas au niveau des appareils, mais à celui des électeurs. Et en deux temps. Une stratégie classique : rassembler son camp, puis s’ouvrir aux alliés. Sauf que cette stratégie s’appliquera dès le 1er tour de l’élection présidentielle. Pour le second tour, ce sera « tous contre Macron et les mondialistes ». Avec pour cri de ralliement « l’esprit français, espoir d’un autre avenir ».
Si la quasi-totalité des journalistes rabaisse Eric Zemmour au rang de polémiste de l’extrême droite, c’est pour mieux le victimiser, exciter la foule silencieuse, puis le marginaliser. Ils espèrent ainsi retrouver le duel tant espéré Le Pen-Macron, en le rendant bien plus convenable pour l’opinion publique. En Macronie radsoc, on appelle cela l’art de faire coup double : « j’élimine le trop plein Zemmour, et je gère le vide Le Pen ». Mais d’autres rêvent déjà d’un débat Macron-Zemmour dans l’entre-deux tours de l’élection présidentielle ; il porterait sur l’identité française, l’instruction, le pouvoir d’achat, la nation, l’Europe, la souveraineté, etc. Voyez le tableau : Macron face à Zemmour, le Radsoc face au Commandeur, le multiculturaliste face à l’identitaire, le libéral face au colbertiste, le politicien-littéraire face au journaliste-historien, l’européen face au français ! Quelle gueule cela aurait sur ce vieux continent recroquevillé piteusement sur l’interprétation de ses Traités !
Le moment de vérité est-il venu ?
Le moment de vérité est-il venu ? C’est beaucoup trop tôt pour le croire ; n’oublions pas les boules puantes venues d’on ne sait où contre les précédents candidats à l’élection présidentielle : Pompidou, Chaban-Delmas, Giscard d’Estaing, Chirac, Sarkozy, Fillon, avec respectivement le complot Markovic, la clause de l’avoir fiscal, les diamants de Bokassa, les emplois fictifs de la mairie de Paris, le financement libyen, et l’affaire de l’attachée parlementaire fantôme. Notons au passage qu’à gauche et en 50 ans, seul DSK fut impliqué dans une affaire notoirement trash. Même Mitterrand n’a jamais connu l’affront fait à la droite en 2017. Et pourtant, il y avait de quoi raconter.
Qu’en sera-t-il début 2021 pour le candidat Zemmour ? En tout état de cause, Emmanuel Macron sera de nouveau le candidat au plus petit dénominateur commun – le plus lisse, le plus indolore, le plus présentable – s’il veut redevenir président : lors du 1er tour, le soutien d’un français sur quatre sera suffisant pour affronter victorieusement le challenger-repoussoir du second tour : Le Pen, Zemmour ou Mélenchon. Son objectif n’est donc plus de rassembler les Français, mais juste de marketer en bon radsoc sa petite avance sondagière.
Quant à Éric Zemmour, il devra, face à Emmanuel Macron, rassembler implacablement plus d’un français sur deux pour devenir président. C’est pourquoi il doit faire l’union des électeurs de la droite sociale et souveraine, sur le terrain des idées ; et surtout pas s’allier avant longtemps avec de vieux appareils politiques. Mais tant que le débat sur les thèmes abordés cash par Eric Zemmour – immigration, instruction, pouvoir d’achat, civilisation, souveraineté, et place de l’Europe – n’aura pas été tranché par le peuple, le progressisme aura de beaux jours devant lui. Et la casse de la France et son modèle social aussi. Et en avril 2022, si ce n’est pas Zemmour, ce sera quelqu’un d’autre, une autre fois, en pire ?

Yves Gautrey / Front Populaire 3 Novembre 2021

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