Nationalisation d’EDF : plus qu’une erreur !

Mon article paru ce jour dans la revue de Michel Onfray, Front Populaire.

Les raisons pour lesquelles la décision de nationalisation d’EDF le mardi 19 juillet pourrait être non seulement une erreur financière, mais surtout une faute politique du gouvernement et de l’opposition qui, une fois de plus, se sont soumis à l’idéologie européenne.

Sur décision du Prince et de son gouvernement, l’Assemblée Nationale a voté par 209 voix contre 156 la nationalisation d’EDF. Cette faible participation au vote reflète le niveau économique de cette assemblée : médiocre. Pourtant, les nationalisations de 1981 furent une longue bataille menée par l’ensemble des députés d’opposition.

La décision est simple à comprendre : l’État, détenant déjà 84% du capital d’EDF, se propose de racheter les 16% manquants au prix de 12 € par action, soit le haut de la fourchette fixée par les experts (entre 9 € et 12 € par action). Une OPA (offre publique d’achat) dont toute la presse, qu’elle soit de droite ou de gauche, s’est bien entendu félicitée en raison de l’apparente excellente affaire réalisée par les actionnaires ; la sauvegarde magnifique du bijou national par un État fantasmé qui sait tout sur tout depuis toujours, a fini par conquérir tous les coeurs. Mais, point n’était besoin d’une OPA, car avec 84% du capital d’EDF, le gouvernement avait toujours décidé de mener la stratégie qu’il voulait.

En outre, cette nationalisation aurait pu prendre la forme d’un échange d’actions d’EDF contre des obligations d’État, négociables au bout de sept ans et dont le taux de rémunération aurait varié en fonction des taux d’intérêts payés par les emprunts d’État. Au préalable, l’évaluation de la valeur de ces obligations aurait pu prendre en considération la rémunération normale de l’action EDF selon les taux d’intérêts historiques, ajustés des dividendes versés depuis l’introduction en Bourse de l’action EDF. Ainsi, en 2022, le petit actionnaire n’aurait pas été lésé par l’opération de nationalisation. Mécanisme complexe me direz-vous ! Eh bien, c’est pourtant ce qui avait été fait en 1981 pour certaines nationalisations, suite à la saisine du Conseil Constitutionnel par l’opposition de l’époque. Quand je vous disais que l’Assemblée nationale est en dessous de tout …

Enfin, le coût de cette OPA (9,7 milliards d’euros) aurait pu servir à financer une augmentation du capital d’EDF, quitte à assumer la dilution des petits actionnaires dans le dit capital ; au moins ces derniers auraient pu espérer valoriser sur le long terme leurs actions « peau de chagrin » et rêver à des jours meilleurs. Cette OPA est donc avant tout d’inspiration idéologique.

Cette OPA est d’abord la spoliation des petits actionnaires

Le cours d’introduction de l’action EDF était de 32 € en Novembre 2005, un prix déjà jugé trop cher par les analystes à l’ouverture de la cotation. Le petit actionnaire de l’époque avait souscris à cette « privatisation » partielle pour des raisons simples : un fleuron industriel contrôlé par l’Etat ne pouvait que les enrichir à terme. Ce fut un succès : 3,7 millions de petits porteurs souscrivirent au capital d’EDF! Tout le monde se réjouissait de voir les Français revenir en Bourse.

La privatisation fut menée en 2005 par le Premier ministre de l’époque, Dominique de Villepin, assisté de son ministre de l’Economie, un certain… Thierry Breton, aujourd’hui Commissaire européen, chargé notamment de la politique industrielle de l’UE. Thierry Breton fut entre 2005 et 2007 l’un des plus farouches artisans de la privatisation d’EDF ; et n’oublions pas, des privatisations (parfois partielles ou sous concessions) de Gaz de France, ADP, DCNS… et des autoroutes.

En 2005, pour lever tous les doutes quant à l’intérêt de cette privatisation, Thierry Breton avait garanti que le prix de l’électricité resterait modéré malgré les décisions de l’UE – pourtant déjà prises – de réguler les prix de l’énergie dès 2007 : on mesurera cette promesse à l’aune de l’ouverture insensée du marché de l’énergie et la mise en place incroyable du tarif régulé Arenh en 2010 ; promesse avait même été faite qu’il y aurait 40 milliards d’euros d’investissement d’ici cinq ans : on a vu ce qu’il en a été avec l’arrêt des investissements et la perte de savoir-faire technologie qui en a résulté. Thierry Breton avait même prévu – ô suprême preuve de sincérité – un actionnariat spécial pour les salariés et retraités d’EDF : dix-sept ans plus tard, ils seront spoliés de 63% de leurs petites économies par les mêmes européistes. Autant d’arguments qui, avec le recul, paraissent si ce n’est presque mensongers, du moins extravagants, tant la gestion d’EDF par l’État fut calamiteuse. En fait cette opération était déjà très discutable à l’époque : qui pouvait croire qu’une société mixte contrôlée par l’État à hauteur de 84% pouvait être gérée selon les règles de l’orthodoxie libérale ?

Et surtout, Thierry Breton avait promis que jamais au grand jamais les petits actionnaires ne seraient rincés par les marchés financiers : les plus crédules seront les premiers sacrifiés sur l’autel de l’économie libérale dévoyée par nécessité dés 2015. Car patatras, le 7 décembre 2015 très exactement, le Conseil Scientifique des Indices – structure indépendante d’Euronext – excluait du CAC 40 en toute discrétion le premier électricien mondial… Un épisode symbolique de l’ère Hollande-Macron passé sous silence en ce mois de juillet.

Changement d’époque, changement de flux : si en 2005, la privatisation de Thierry Breton rapporta 7 milliards d’euros à l’État, l’OPA du couple Macron-Le Maire coûtera 9,7 milliards aux contribuables. Ainsi ce couple si bien assorti enterrera, sans ciller des yeux, l’un des joyaux les plus beaux de l’ère de Gaulle-Pompidou. Quel contraste en cinquante ans !

On nous dit que l’État est extraordinairement généreux…

En effet, les personnages de roman houellebecquien que sont devenus Emmanuel Macron et Bruno Le Maire – et dont l’addition salée est dorénavant légendaire après le trop fameux « quoi qu’il en coûte » (rappel : 300 milliards d’euros) – pourront avancer des arguments bien ajustés. Rendez-vous compte de la divine surprise pour le petit actionnaire d’EDF de 2022, encore tout dégoûté de son investissement de 2005 : il va bénéficier d’une plus-value boursière de plus de 30% par rapport à la moyenne des cours de bourse d’EDF des 12 derniers mois ; et même — quelle bénédiction – d’une plus-value de 50% par rapport au dernier cours ! Le minable investissement à 32 € en 2005 va se transformer en cadeau béni des Dieux à 12 € en 2022. Quand on vous dit que ce couple est immensément intelligent et généreux !

Dans ces conditions, il ne faudra pas s’étonner de voir les Français redevenir frileux à la Bourse, après avoir été tellement rincés. Le bas de laine, l’Assurance Vie, ou l’investissement immobilier ont de beaux jours devant eux. Adieu le rêve de la nouvelle économie, des start-ups, et de l’industrie française financé par le peuple français.

Au global, ce sera une perte de 12 milliards pour les petits actionnaires

Très hypocritement, le couple Macron-Le Maire vient donc de spolier sans aucun état d’âme les petits actionnaires d’EDF d’environ 12 milliards d’euros.

Pour faire simple, le prix de 12 € offert par le couple Macron-Le Maire signifie une perte sèche de 20 € par action, qu’il faut ajuster de l’inflation cumulée et des dividendes perçus depuis 2005. Le calcul est le suivant : perte sèche de 20 €/action (soit 32 € – 12 €) multipliée par les 3 886 581 084 actions d’EDF rachetables en 2022 ; le tout multiplié par 16,29 % du capital d’EDF, objet de l’OPA (sources des chiffres : site officiel EDF, espace investisseurs).

Par comparaison ironique, et selon Colette Neuville (présidente de l’Association de défense des actionnaires minoritaires d’EDF), « le livret A a rapporté 30 % » depuis 2005, quand l’action EDF a perdu nominalement 63% de sa valeur. A titre anecdotique, on apprendra que les obligations Océanes « vertes » émises en septembre 2020 par EDF pour un montant total de 2,4 milliards € au prix unitaire de 11,70 €, seraient valorisées à 1,042 action chacune ; soit un prix payable de 12€ x 1,042 = 12,50 €. Les fonds d’investissement privés toucheront donc une petite prime supplémentaire…

Et Gabriel Attal, le ministre délégué chargé des Comptes Publics – spécialiste de la langue de bois et incompétent notoire dans cette fonction extrêmement technique – reprendra a contrario les éternels éléments de langage que nous assénait Thierry Breton en 2005 : « ce rachat va nous permettre d’investir massivement en faveur du nucléaire ». Son maitre ès-langue de bois incontesté, Bruno Le Maire, nous assure – la main sur le cœur – que cette opération sera un formidable « renforcement de l’indépendance énergétique de la France» et qu’elle donnera à EDF « les moyens nécessaires pour accélérer la mise en œuvre du programme de nouveau nucléaire voulu par le président de la République, et le déploiement des énergies renouvelables en France ». Soyons certains que ni l’un ni l’autre ne versera le moindre euro personnel dans ce projet mirifique.

In fine, après avoir été spoliés de 12 millairds lors de ce rachat, les Français vont donc s’appauvrir de 9,7 milliards supplémentaires (coûts des 16% du capital d’EDF, payables entièrement par les contribuables). Sans compter la perte d’Ebitda pour EDF de 5,7 milliards d’euros au 1er semestre 2022 et une prévision de perte de 10 milliards d’euros au 2ème semestre, qu’il faudra bien combler par nos impôts. Un risque global potentiel pris par le couple Macron-Le Maire de 25 milliards au bas mot sur 2022 ! Bravo les petits Mozart de la finance…

Sous pression de Bruxelles, notre fleuron français a été massacré

La confusion stratégique a régné au plus haut sommet de l’Etat depuis les années Sarkozy et le traité de Lisbonne de 2007 : on a mélangé stratégie industrielle et politique énergétique avec des ambitions purement personnelles au plan national et européen. De ce point de vue, l’exemple d’Emmanuel Macron est flagrant.

Les causes du drame d’EDF sont connues et ne vont pas changer dans l’avenir : dette abyssale (42 Mds € avec une prévisions à 60 Mds € fin 2022), fausse ouverture à la concurrence avec la vente forcée de 20% de la production d’électricité nucléaire à prix cassés, plafonnement tarifaire d’EDF imposé par Emmanuel Macron, fermeture de Fessenheim, réouverture d’une centrale à charbon à Saint-Avold, politiques injustifiées de distribution de dividendes dont l’État avait besoin pour financer ses dépenses sociales, etc. A tout cela vient s’ajouter l’absence de vrai plan stratégique de long terme pour faire face aux besoins d’investissement dans un parc nucléaire rénové, et les énergies renouvelables. Depuis Sarkozy, on s’est contenté de petites mesures tout en se soumettant à Bruxelles et aux écologistes allemands.

Toute réforme en profondeur sera compliquée car dorénavant l’UE et l’Allemagne veillent jalousement au grain, car en l’absence d’actionnaires minoritaires – et donc de contestation populaire toujours possible –, l’Union Européenne pourra imposer à la France la suppression définitive des aides publiques. Pour Bruxelles, malgré l’ouverture du marché de l’énergie et l’instauration du tarif régulé à l’électricité nucléaire (l’Arenh) qui a conduit – comme tous les spécialistes le reconnaissent – à la faillite d’EDF, l’État continuerait selon la Commission de Bruxelles, à subventionner EDF, notamment via le mécanisme des tarifs réglementés de l’électricité, qui s’arrêteront définitivement au 2ème trimestre 2023.

Le problème d’EDF ne fait que commencer, car l’État est en faillite

Emmanuel Macron, bien conscient des conséquences sociales des hausses de prix qui – malgré, ou plutôt à cause de son boucler énergétique, ont entrainé la quasi faillite d’EDF cette année – a mis de coté (mais pour combien de temps encore ?) son funeste projet Hercule envisagé en 2019 : c’est à dire la privatisation des énergies renouvelables et la vente par concession des barrages hydrauliques français. Ces privatisations auraient permis une négociation sur le tarif Arenh, ce dont Mme Von der Leyen ne voulait pas : forcément, l’électricité nucléaire française subventionne indirectement les énergies renouvelables allemandes via le système de fixation des prix européens basés sur le coût de production de la dernière unité de production européenne : généralement, une centrale à charbon ou à gaz allemande. N’oublions pas que grâce à ce mécanisme spoliateur pour la France, l’Allemagne continue depuis des années à sous-payer son coût réel de l’énergie.

Pour l’instant, les estimations des futurs besoins en investissement d’EDF dépassent très largement les 100 milliards d’euros, alors que l’État n’a plus les moyens de financer ces projets. La question se pose dorénavant : qui va vouloir co-investir en France avec EDF ? Les Etats-Unis sont déjà intervenus en 2021 pour exclure définitivement la Chine, un moment intéressée par une prise de participation dans EDF. Mais vous verrez bientôt – ne soyons pas naïfs – que le couple Macron-Le Maire proposera d’émettre de nouvelles obligations EDF garanties par l’État, pour financer le programme nucléaire qui s’annonce colossal. Bien entendu, les petits porteurs ne reviendront plus. Par contre, les fonds d’investissement anglo-saxons – ou les Européens du Nord, Allemagne en tête et autres « pays pingres » – ne manqueront pas le rendez-vous, car les taux d’intérêts servis seront à la hauteur de l’événement… et de l’inflation du moment. Le rêve gaullien et pompidolien prendra alors définitivement fin.

Si Emmanuel Macron veut vraiment assurer l’indépendance énergétique de la France à long terme, il faudra qu’il se décide enfin à dénoncer la Loi d’organisation du marché de l’électricité (loi Nome de 2010), à supprimer le tarif Arenh bruxellois et cesser de vendre à perte l’énergie nucléaire française à la trentaine d’acteurs européens assurant la distribution d’électricité sur le marché ; ce sont autant de concurrents complétement artificiels et improductifs qui – copieusement entretenus par l’idéologique bruxelloise – s’engraissent aux frais d’EDF !

En résumé, la souveraineté énergétique de la France ne peut se faire qu’au prix d’une indépendance stratégique vis à vis de Bruxelles. Il n’est pas encore interdit de rêver ! Quoique…

Yves Gautrey

Publié le 3 août 2022 dans la revue de Michel Onfray, Front Populaire.

— À lire sur frontpopulaire.fr/o/Content/co13245606/nationalisation-d-edf-plus-qu-une-erreur

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