Repenser la France : c’est le bon moment !

Les crises économique, énergétique et géopolitique que nous allons traverser vont bouleverser l’Europe. La France saura-t-elle repenser son avenir et en profiter pour sortir par le haut de ses quarante années de renoncements ?

Rien ne sera plus comme avant et la France peut en profiter.

Longtemps, le pays des « technocrates et aristocrates sans frontières », celui des flagorneurs qui aiment s’entendre parler, des grands experts de la connaissance heureuse, des nouveaux Jupiter, Héphaïstos ou autre Hermès, s’était persuadé qu’à jamais, bouleversements économiques, crises pandémiques, grandes pénuries et guerres traditionnelles en Europe ne reviendraient. Avec l’aide compatissante de la bien-pensance mondialisée et de l’Union européenne, nos dirigeants français pensaient sauver la France de tous ses maux en la noyant dans l’Europe, et ainsi, la débarrasser de sa grandeur et son indépendance, deux qualités bien encombrantes pour tout Européen franchouillard un peu sincère.

En échange de quoi, nous avons eu la disparition de notre industrie, les déficits cumulés de l’État, la dissolution de la France, la socialisation de notre économie mixte, la perte de l’identité française, la soumission au droit européen, la victoire des minorités sur le collectif, l’open-bar migratoire, etc. Contre ces défaites successives, les remèdes traditionnels bien français — boniments, arrogance et morgue — ont constitué pour nos gouvernants le nec plus ultra des politiques publiques menées depuis les années Mitterrand.

Et patatras ! Volant en escadrille — pour paraphraser Chirac —, arrivèrent le Covid et les pénuries, l’inflation et la hausse des taux d’intérêt, l’Ukraine et la russophobie, la crise énergétique et la décroissance écologique, Nancy Pelosi et le tigre chinois, etc. Et tout cela en raison de l’emballement géostratégique de quelques dirigeants occidentaux, plutôt belliqueux, tous partisans de l’entre-soi : les États-Unis et leur poisson-pilote, la Commission européenne. Bernard-Henri Lévy pourra refaire l’histoire à sa façon, mais ce qu’on appelait jadis l’impérialisme américain est bel et bien de retour ; et avec lui, la guerre froide, le droit d’ingérence, les interventions militaires, la mise en coupe réglée des Européens, l’arme des énergies fossiles, les coups tordus, et la mise à l’écart d’une partie de l’humanité, au nom… des droits de l’homme.

Premier constat : l’expansionnisme des États-Unis vient de bouleverser, à nouveau, l’ordre économique de l’UE.

L’Allemagne dirige de facto l’Union européenne

Comme jamais ne le dit Emmanuel Macron, le vrai « patron » de l’Union européenne (UE) reste l’Allemagne : l’Europe dirigée par un couple franco-allemand est un vieux fantasme pour gogos français des années quatre-vingt. Car, après avoir patiemment et méthodiquement placé ses ressortissants à tous les niveaux des instances européennes dirigeantes — ce dont nous n’entendons jamais parler non plus — l’Allemagne contrôle maintenant la machine administrative européenne.

Mis à part la célèbre Commission de Bruxelles présidée par l’ex-ministre de la Défense allemande Ursula Von der Leyen, qui peut bien connaître Klaus Regling, le Directeur général du MES (Mécanisme européen de stabilité), le fameux outil de gestion de crise permettant de maintenir la stabilité de la zone euro, tout en distribuant allégrement 750 milliards d’euros mutualisés post-Covid ? Qui a bien pu entendre parler d’un certain Werner Hoyer, président depuis 2012 de la BEI (Banque européenne d’investissement), la si généreuse pourvoyeuse de prêts, garanties, et investissements en fonds propres dans les secteurs décidés par les chefs d’État sous influence de la Commission européenne et des lobbies ? Qui est vraiment Klaus-Heiner Lehne, président depuis 2016 de la Cour des Comptes européenne, celui qui contrôle les finances de l’UE selon l’orthodoxie germanique ? Et pourquoi Elke König est-elle depuis 2014 la directrice du CRU (Conseil de résolution unique), l’organisme qui garantit la résolution des banques défaillantes, avec une incidence minimale sur les finances publiques des pays de l’UE (cf. la mise au pas de la Grèce, ou le non-dit de la quasi-faillite de la Deutsche Bank selon un rapport du Fonds monétaire international  daté du 30 juin 2016) ; sans compter ce Markus Winkler qui depuis 2016, est le directeur général de la Présidence du Parlement, où il joue un rôle crucial pour toutes les procédures parlementaires ; ou, encore Klaus Welle, nommé depuis mars 2009, secrétaire général du Parlement européen, celui qui coordonne tous les travaux législatifs, les séances plénières, l’assistance technique et d’expertise aux membres du Parlement européen ; etc. Si l’Allemagne est souvent au second rang dans d’autres institutions, elle y détient en réalité le pouvoir, notamment dans la Direction générale des travaux législatifs. Heureusement, nous avons Bruno Le Maire à Bercy pour faire face à tout ce beau monde…

Deuxième constat, l’Allemagne a eu tout intérêt à noyauter l’Europe pour son compte.

Mais la vérité est que l’Allemagne est aujourd’hui en grande difficulté

Bien qu’à dater de la crise de la zone euro (2009-2012), la première économie européenne soit devenue de facto le vrai dirigeant de l’UE, l’Allemagne vit — ô paradoxe — son pire revers industriel depuis les années Gerhard Schröder : de 1998 à 2005, le Chancelier avait imposé la modération des coûts du travail, décidé la sortie du nucléaire civil pour 2020, lancé un plan massif de production d’énergies renouvelables, instauré la taxe carbone écolo, libéralisé les procédures de naturalisation, réformé la fiscalité des entreprises, engagé l’industrie vers une stratégie de conquête de marchés, etc. Au bout du compte, en faisant des choix brutaux mais efficaces, Schröder avait su parfaitement assainir les finances allemandes qui, à l’époque, défaillaient. D’ailleurs, Angela Merkel ne fera que suivre le chemin tracé.

En 25 ans, l’Allemagne a donc su habilement retrouver sa puissance économique, mais en basant sa croissance sur des principes aujourd’hui contestés et contestables, elle s’est fragilisée elle-même : gaz russe à bas prix et énergies renouvelables, mais intermittentes et financées en grande partie par l’énergie nucléaire française ; un euro plus compétitif que le Deutsche Mark, et surtout mettant l’Allemagne à l’abri de dévaluations intempestives de voisins industriels peu contrôlables. Et enfin, il faut bien avouer que la parfaite maîtrise de son Hinterland industriel lui échappe politiquement aujourd’hui : les pays du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie) furent pourtant des marchés de conquêtes commerciales, des pourvoyeurs de main-d’œuvre qualifiée, offrant de vraies compétences industrielles à des coûts raisonnables, et où les investissements allemands pouvaient bénéficier de subventions européennes et locales. Hélas, les temps changent pour l’Allemagne ; même le chancelier Olaf Scholz le disait ce 15 mai 2022 au Bundestag : « L’Union européenne, au même titre que l’Allemagne, vit un changement d’époque. C’est pourquoi nous allons la réformer ». Mais qui peut bien se cacher derrière ce « nous » ?

Compte tenu de la nouvelle situation géopolitique, et sous la pression des coûts énergétiques, des risques de coupures de gaz, la chute de l’Euro (-15 %) qui renchérit les importations, la stratégie de notre premier partenaire commercial risque bien de voler en éclats très rapidement. Et nous aussi, si nous ne réagissons pas très vite. En outre, le délitement des liens commerciaux avec deux pays devenus en quelques semaines — sous l’influence américaine — des adversaires (la Russie et la Chine) va se révéler funeste pour tous les Européens, en termes de flux commerciaux vendus ou achetés, notre croissance provenant des deux flux. Combien de dizaines de milliards € l’économie européenne a-t-elle déjà perdue pour protéger l’Ukraine ?

Dans ces conditions, les produits à forte valeur ajoutée dont s’enorgueillissait l’Allemagne — notamment les secteurs de l’automobile, des biens d’équipements industriels, des machines-outils et des produits chimiques — vont terriblement souffrir. Et par voie de conséquence, tous les sous-traitants et partenaires européens aussi.

Troisième constat : l’Allemagne va devoir remettre en cause son traditionnel « Germany first », à moins qu’elle ne se laisse emporter par son égoïsme et sa traditionnelle hubris !

L’Allemagne se décidera-t-elle à quitter le Club Med ?

La paix et la prospérité dont jouit l’Allemagne depuis 1945 ne furent rendues possibles que par la construction européenne, qui a, au bout du compte, davantage profité à celle-ci qu’à la France. Et cela en partie par notre faute d’ailleurs. Selon Eurostat, le « revenu médian équivalent » dans l’UE en 2020 était de 26 656 €/an en Allemagne contre 19 595 €/an en 2012. En France, il était de 21 276 €/an en 2020 contre 20 603 €/an en 2012 ! Le déclassement des Français par rapport à nos voisins européens est général en 2020 en comparaison de ce qu’il était en 2012 : aux Pays-Bas (25 801 € en 2020 contre 20 562 € en 2012), en Belgique (25 672 € en 2020 contre 20 280 € en 2012), en Irlande (26 656 € en 2020 contre 19 648 € en 2012), et même en Italie (18 057 € en 2020 contre 15 979 € en 2012). Étonnant, cette stagnation française durant les folles années de la bien-pensance du Hollandisme et Macronisme réunis, non ?

Déjà, les autres pays de l’UE voient vaciller avec inquiétude la locomotive économique allemande. Le fameux modèle vivant d’une Europe plus forte, pleinement apaisée par les écologistes et plus ouverte que jamais sur le monde s’éloigne : on parle maintenant de contraintes énergétiques, de souveraineté européenne défaillante et d’immigration incontrôlable. Viendra le temps où on parlera de résignation, de soumission et de disparition sans retour. In fine, certains envisagent sérieusement que l’euro puisse, si ce n’est disparaître, au moins être remis en question en 2023 par les pays pingres dont l’Allemagne, plus que par ceux du Club Med élargi, dont la France. La raison en est simple : ces derniers n’auront pas le courage de se reformer ; ils préfèreront plutôt perdre la face tout en accusant l’Allemagne de vouloir quitter l’euro.

Depuis 2020, le concept d’une bonne politique économique et budgétaire à l’Allemande a fait long feu : le Pacte de stabilité n’est plus un dogme et une fin en soi. Dorénavant, les clefs de la zone euro ne sont plus tout à fait entre les mains des Allemands et des pays pingres. Même si derrière l’euro, les marchés pensent toujours Deutsche Mark, la coordination des politiques budgétaires nationales — c’est à dire le contrôle des dérapages budgétaires et le respect des déficits publics en dessous de 3 % du PIB — est devenue impossible à gérer en raison de l’inflation, de la crise énergétique et des risques de récession.

Le poids des dettes est tel qu’il remet en cause l’équilibre financier européen : tout banquier honnête — oui, ça existe sûrement ! — vous dira que plus un client est endetté, plus son créancier devra composer avec lui. L’inverse n’est vrai que lorsque les montants en jeu sont limités : avec respectivement 1 450 Mds, 2.700 Mds, et 3 000 Mds d’euros de dettes en Espagne, Italie, et France, qui détient vraiment le pouvoir en Europe aujourd’hui ? La seule possibilité de contrôle par l’Allemagne avant la faillite générale reste les taux d’intérêt fixés par la BCE et la planche à billets. Mais le même banquier honnête vous dira qu’au-delà d’un certain endettement, on ne rembourse plus que les intérêts et jamais le capital. On appelle cela « faire rouler la dette » ! Une des expressions de Bruno Le Maire, me semble-t-il.

Quatrième constat : l’Europe du Club Med élargi peut devenir pour l’économie allemande, une contrainte financière insurmontable.

Fin 2022 et 2023 : le bon moment pour repenser la France

Les Français commencent à prendre conscience que l’imperium germanique s’est subrepticement installé depuis 2012. Le risque de faillite d’une Europe vertueuse — telle que rêvée par Emmanuel Macron, le chef du pays des « technocrates et aristocrates sans frontières » — est dorénavant une véritable option stratégique pour la France. Selon un principe éprouvé depuis la crise américaine des subprimes, le « too big, to fail » n’existe pas pour les nations.

En France, il y a encore ne serait-ce que cinq ans, le thème du souverainisme semblait totalement désuet, archaïque et pour tout dire, d’inspiration d’extrême droite. Mais si la possibilité d’une certaine indépendance française a retrouvé quelques couleurs, ce n’est pas seulement en raison des « pénuries » de moutarde et d’huile de tournesol ; nous avons simplement redécouvert nos bonnes vieilles frontières : le gaz, le pétrole, le blé, les intrants fertiliseurs, les microprocesseurs, et même les masques FFP2, qui — contrairement au virus du Covid —, ont bien un passeport.

À l’aune de nos difficultés, le besoin d’une très forte vision politique de la France est réapparu : nous pouvons revenir au premier plan, à condition que nous en ayons la volonté. Mais la France doit repenser la nation autour des concepts du souverainisme, de sa réindustrialisation et de la maîtrise de son art de vivre. Bien entendu, pour réussir son redressement, la France doit sérieusement envisager un puissant bras de fer pacifique avec l’Allemagne. Aurons-nous le courage d’aborder frontalement certains sujets comme par exemple : la décroissance écologique, le gaz de schiste, le retrait du commandement intégré de l’OTAN, le moratoire sur l’immigration, la refonte des équilibres financiers de la zone euro, la réforme des institutions européennes, le retour à une maîtrise de notre droit national ?

Hélas, les européistes sous inspiration berlinoise, et en catimini, avec le plein accord du président français, évoquent déjà tout le contraire. Listons les cinq projets européens en cours de discussion avancée : création de champions industriels communs selon les choix faits par Bruxelles et non selon les pays ; accélération de la transition écologique vers une décroissance économique rendue indispensable par la guerre en Ukraine ; finalisation de l’Union bancaire et des marchés de capitaux pour assujettir encore un peu plus les économies nationales ; création d’une Agence européenne de la dette ; mutualisation des ressources fiscales préparant ainsi le fameux « instant Hamiltonien » européen : il ne restait que ce chaînon manquant avant la mise sur orbite définitive d’une Europe vraiment fédérale.

Bref, ils nous préparent, sans aucune consultation populaire des peuples européens, une nouvelle Europe plus intégrée, mieux dirigée encore par l’internationale de la bien-pensance qui règne en maître à Bruxelles.

Cinquième et dernier constat : dans ces conditions, je doute fort que nous allions vers un sauvetage de la France…

Yves Gautrey

Article paru dans la Revue de Michel Onfray, Front Populaire, le 19 Août 2022.

https://frontpopulaire.fr/o/Content/co13561643/repenser-la-france-c-est-le-bon-moment

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